L'autodétermination au Yukon : L'histoire de Marilyn
Conteuse dotée d'un vif sens de l'humour, Marilyn Yadułtin Jensen a le don de mettre rapidement les gens à l'aise. Elle ne se fait pas prier pour partager les récits et l'histoire de sa communauté, les ponctuant souvent de blagues et d'anecdotes qui révèlent son côté chaleureux. Ses yeux brillent lorsqu'elle parle de ses passions : la terre qui est son ancrage, les membres de sa communauté et les traditions au cœur même de son identité tagish et tlingit.
Marilyn vit aujourd'hui à Whitehorse, mais elle a ses racines dans la Première Nation de Carcross/Tagish, où elle a passé beaucoup de temps, enfant, avec sa famille élargie, « à courir avec ses cousins, à nager sur la plage de Tagish, à cueillir des baies, à pêcher, à profiter de ce magnifique territoire où nous vivons ».
Transcription pour L'autodétermination au Yukon
[Une voix de femme chante en tlingit, au rythme d'un tambour.]
[La caméra s'attarde sur un danseur portant un masque de corbeau, sur un autre portant un masque de loup, puis sur un tambour décoré de motifs autochtones. La performance a lieu en plein air, devant un lac et des montagnes aux pics enneigés.]
Marilyn Jensen : Je sens toujours ma mère avec nous.
[La scène passe à Marilyn qui parle directement à la caméra, assise dans une salle au haut plafond. Derrière elle se trouve un long canot de bois et une peinture tlingit colorée.]
Marilyn : Elle disait : « Je veux que vous vous souveniez, les enfants, qu'on n'avait pas le droit de chanter nos chansons. Et maintenant, vous pouvez. »
[La scène retourne à la performance de danse en plein air. Marilyn chante et joue du tambour, tandis qu'un enfant et sa mère en costume traditionnel dansent, tout comme les personnages représentant le corbeau et le loup.]
Marilyn : « Sachez que c'est votre droit de naissance de pouvoir chanter les chansons de notre clan. » Maintenant, on est là, à chanter nos chansons aussi fort et fièrement qu'on peut.
[De retour à l'intérieur, Marilyn parle à la caméra.]
Marilyn : C'est une expression de l'autodétermination.
[Le chant de femme et le rythme de tambours s'estompent, pour laisser place à une mélodie instrumentale.]
[La caméra se déplace vers les montagnes dans un plan panoramique de drone.]
[Texte à l'écran : Un parcours partagé, Marilyn Jensen]
[Marilyn marche dans les bois près du fleuve Yukon. Elle s'arrête et regarde au loin, pensive.]
Marilyn : [Parle tlingit.]
[Texte à l'écran : Marilyn Jensen, éducatrice culturelle et danseuse]
[Marilyn parle à la caméra à l'intérieur du centre culturel.]
Marilyn : Je m'appelle Marilyn. Mon nom tlingit est Yadułtin, et j'appartiens au clan Daḵłʼaweidí sous l'emblème de l'épaulard, ici dans la Première Nation de Carcross/Tagish dans le sud du Yukon.
[Une série de plans aériens montre Carcross, les montagnes et les cours d'eau environnants.]
[Texte à l'écran : Carcross, Yukon]
Marilyn : Il y a longtemps, les caribous traversaient là où l'eau était étroite. Carcross, c'est la version courte de « caribou crossing ». En tlingit, c'est Naataase Heen, ce qui signifie « eau étroite ».
[Un train à vapeur longe la rivière en dégageant de la fumée blanche dans les airs.]
Marilyn : C'est devenu un lieu de commerce et d'approvisionnement.
[Sur les rives de la rivière, des cabanes en bois dégradées semblent avoir été abandonnées.]
Marilyn : Les Autochtones de Carcross habitaient tout le long de ce côté de la rivière. On appelait cet endroit « le village ».
[Marilyn passe devant les cabanes en bois et entre dans l'une d'elles.]
[Texte à l'écran : La cabane des grands-parents de Marilyn]
Marilyn : Je me souviens de gens vivant dans des cabanes, sans eau courante, en difficulté et dans la pauvreté. C'était surtout le cas des jeunes qui sortaient des pensionnats dans les années 60 et 70, avant l'autonomie gouvernementale. Ils avaient vécu déplacement, après déplacement, après déplacement.
[À l'intérieur, la cabane est vieillie et usée. Marilyn se déplace lentement, s'imprégnant de son environnement.]
Marilyn : Ici, au Yukon, on n'avait pas participé au processus de négociation des traités qui avait eu lieu dans tout le reste du Canada.
[Marilyn s'appuie sur le cadre d'une fenêtre et regarde dehors, pensive.]
Marilyn : Je me souviens des histoires de mes grands-parents et de leur génération. Les gens disaient : « Si on ne fait rien, on va disparaître! »
[Des images d'archives montrent une salle de réunion où sont rassemblés des chefs autochtones.]
[Texte à l'écran : Ottawa, Ontario, 1973]
Marilyn : Ils se sont donc organisés et, en 1973, tous les chefs du Yukon sont allés à Ottawa et ont dit, en bref : « Vous n'avez pas de traité avec nous ».
[Des images d'archives montrent une main signant un document déjà rempli d'autres signatures.]
Marilyn : Le Canada a donc signé des accords et des traités.
[Texte à l'écran : Whitehorse, Yukon, 1993]
[Des images d'archives montrent un homme souriant tenant une plume. La scène passe ensuite à un rassemblement en plein air, où une femme, triomphante, se tient sur une scène, levant un document dans les airs devant une foule.]
Marilyn : Chaque Canadien doit connaître l'histoire. Si vous vivez au Canada, vous êtes une personne visée par un traité.
[Marilyn parle à la caméra à l'intérieur du centre culturel.]
Marilyn : C'est une partie essentielle de notre histoire et de notre identité. On met beaucoup l'accent sur la réconciliation, et cela en fait partie.
[Texte à l'écran : Haa Shagóon Hídi, « La maison de nos Ancêtres », Centre culturel de Carcross/Tagish]
[La scène montre la façade d'un bâtiment décoré de symboles tlingit et flanqué de totems.]
Marilyn : Notre communauté imaginait quelque chose qui refléterait notre style traditionnel de gouvernance, le système des clans.
[La scène montre un groupe de petits bâtiments commerciaux peints de couleurs vives et des totems.]
Marilyn : L'idée, c'est qu'on peut structurer notre gouvernance et notre gouvernement de la manière qui nous convienne, plutôt que d'adopter un système imposé par la Loi sur les Indiens.
[La caméra passe d'une vue aérienne de Carcross au spectacle de danse en plein air. Elle se tourne ensuite sur Marilyn à l'intérieur du centre culturel avant de la filmer près de la rivière, assise sur un rocher.]
Marilyn : J'aimerais un jour qu'on ait notre culture, notre territoire et la capacité d'être en paix avec tout ce qui nous entoure et dans nos cœurs. Qu'on arrive à calmer la bête intérieure des traumatismes. Je sais que ça n'arrivera pas du jour au lendemain, parce que les traumatismes sont énormes, mais je veux qu'on soit à nouveau heureux…
[Marilyn regarde la caméra avec un sourire plein d'espoir.]
Marilyn : …qu'on réalise notre autodétermination, qu'on parle notre langue, qu'on danse et chante, et qu'on aille bien, tout simplement.
[Texte à l'écran : Joignez-vous au parcours de la réconciliation à canada.ca/parcours-partage-réconciliation.]
[Le mot-symbole « Canada » apparaît.]
Le pouvoir de la danse
Dès l'âge de 2 ans, sa mère l'a initiée à la danse, une activité qui est vite devenue pour Marilyn un puissant moyen de rester liée à sa culture. Elle précise que la danse va au-delà de la performance : c'est une cérémonie, un moyen de se connecter les uns aux autres et d'honorer les Ancêtres, mais aussi un geste d'autodétermination. « Même si nous n'étions pas autorisés à pratiquer notre culture, nous l'avons quand même fait, clandestinement. Il fallait que ce soit discret, parce que c'était illégal. » Marilyn évoque la période où les cérémonies traditionnelles, comme les potlatchs et les danses du soleil, étaient interdites dans le cadre de politiques élargies visant à assimiler les peuples autochtones au Canada.
L'autodétermination
Comme le souligne Marilyn, il a fallu du temps et de la persévérance pour parvenir à l'autodétermination. En 1973, la Fraternité des Autochtones du Yukon, dirigée par le chef Elijah Smith, s'est rendue à Ottawa pour présenter une proposition au premier ministre Pierre Elliot Trudeau. Intitulé Together Today for our Children Tomorrow (Ensemble aujourd'hui pour nos enfants demain), le document jetait les bases de la négociation des revendications territoriales et de l'autonomie gouvernementale des Premières Nations du Yukon. Au cours des 20 années suivantes, les négociations se sont poursuivies entre les Premières Nations du Yukon, le gouvernement du Canada et, plus tard, avec le gouvernement du Yukon, et ont culminé par la signature de l'Accord-cadre définitif en 1993. Cet accord est devenu la pierre angulaire des ententes définitives et des ententes sur l'autonomie gouvernementale qui ont suivi.
Aujourd'hui, la Première Nation de Carcross/Tagish est l'une des 11 Premières Nations du Yukon autonomes grâce aux traités modernes. Comme l'explique Marilyn : « L'idée, c'est qu'on peut structurer notre gouvernance et notre gouvernement de la manière qui nous convienne, plutôt que d'adopter un système imposé par la Loi sur les Indiens. »
Un parcours partagé
Marilyn encourage tous les Canadiens et Canadiennes à en apprendre davantage sur les traités et nous rappelle que : « si vous vivez au Canada, vous êtes une personne visée par un traité. » Elle invite les gens à comprendre l'histoire coloniale, à saisir le véritable sens de la réconciliation et à soutenir les communautés autochtones au-delà des gestes symboliques : « Apprenez notre histoire. Apprenez les traités. Ne vous contentez pas de porter un chandail lors de la Journée du chandail orange. Continuez à montrer votre soutien après! Nous ne vous voulons pas de pitié. Nous voulons un partenariat. »
Galerie de photos
Marilyn est originaire de la Première Nation de Carcross/Tagish, située dans le sud du territoire du Yukon. Sa population est composée de descendants des Tagish et des Tlingit de l'intérieur des terres.
Depuis très longtemps, les Tagish et les Tlingit sculptent de poteaux pour transmettre les histoires ancestrales et l'identité des clans. Généralement fabriqués en cèdre et souvent peints de couleurs vives, ces poteaux servent de représentations visuelles et de moyens d'exprimer la spiritualité. Le poteau de cette photo représente l'épaulard, qui est l'emblème du clan Daḵl'aweidí, soit celui de la famille de Marilyn.
Haa Shagóon Hídi (« la maison de nos Ancêtres ») est le centre culturel et d'apprentissage de la Première Nation de Carcross/Tagish. Son architecture rend hommage aux traditions artistiques de la côte nord-ouest du Pacifique, grâce à l'incorporation de poteaux représentant les clans et les histoires ainsi que les formes peintes sur le bois.
Devant Haa Shagóon Hídi, des poteaux honorent les 6 clans de la Première Nation de Carcross/Tagish. Les structures traditionnelles de clans sont profondément ancrées dans le système d'autonomie gouvernementale de la Nation, qui prévoit des représentants de chacun des clans. Grâce à cette intégration, les traditions ancestrales continuent d'être au cœur du leadership et de la prise de décisions.
« Les Autochtones de Carcross habitaient tout le long de la rivière. On appelait cet endroit "le village". Il y avait de petites cabanes partout. Et les non-Autochtones, les colons, ils habitaient de l'autre côté de la rivière, où se trouvent les plages et où le soleil réchauffe vraiment tout. »
« Je me souviens des histoires de mes grands-parents et de leur génération. Ils ne disaient pas se sentir pauvres, mais ils l'étaient. Par rapport aux autres habitants du village de Carcross, ils ne bénéficiaient pas des mêmes avantages que les colons. [...] Mais les histoires qui nous ont été racontées parlaient de gens heureux, malgré tous les obstacles. Et je pense que les souvenirs de ma mère provenaient de l'époque où les gens étaient heureux, avant que les choses ne se dégradent. »
Marilyn a fondé le groupe de danse Dakhká Khwáan en 2007. Le nom signifie « peuple de l'intérieur » en tlingit. Le groupe a présenté des numéros à Ottawa et à l'étranger, en Israël, en Nouvelle-Zélande et à Taïwan.
Lors de leurs numéros, les danseurs de Dakhká Khwáan portent des costumes traditionnels faits à la main et des masques éclatants représentant des personnages importants des contes traditionnels, dont le corbeau que l'on voit sur cette photo. Le corbeau est l'un des principaux clans de Carcross/Tagish et un personnage central des récits de la création de Tagish. Il a donc une grande importante culturelle et spirituelle.
Dans les cultures tagish et tlingit, les tambours sont au cœur des cérémonies, puisqu'ils permettent de connecter les individus à leurs Ancêtres, au monde spirituel et au monde naturel.
Dans la Première Nation de Carcross/Tagish, les familles adoptent un système matrilinéaire, ce qui signifie que le clan et le groupe familial des enfants est déterminé par leur mère. Les femmes, en particulier les matriarches et les mères de clan, jouent un rôle central. Elles transmettent les traditions, guident les cérémonies, prennent soin de la terre et aident à façonner les valeurs de la communauté. Elles sont des leaders de premier plan qui maintiennent une culture forte et veillent à ce que les récits et les enseignements soient préservés pour les générations futures.
Pour en savoir plus
- Traités modernes
- Première Nation de Carcross/Tagish (non disponible en français)
- Tracer la voie vers l'autonomie
- Together Today for our Children Tomorrow (non disponible en français) (Ensemble aujourd'hui pour nos enfants demain)
- Our Story: A historical reflection of the Carcross/Tagish First Nation's land claims process (PDF) (non disponible en français), par Marilyn Jensen (Notre histoire : Une réflexion historique sur le processus de revendications territoriales de la Première Nation de Carcross/Tagish)
- History of Land Claims – Council of Yukon First Nations (non disponible en français) (Histoire des revendications territoriales - Conseil des Premières Nations du Yukon)









